FICTION

   Il pille mon être. Il mange ma grâce. Mes idées, mes intuitions, mon sens de la virgule. Les ondes qui émanent de moi, l’énergie que je développe et diffuse telle une force motrice invisible, il les aspire sans relâche. Jour après jour. Méthodiquement. Aujourd’hui je l’ai vu noter dans son Moleskine :

— Mardi 22 juin. 09 h 24. Matin ensoleillé et clair. Elle se maquille. Rouge à lèvres qui glisse. « J’ai fait une erreur dans ma bouche », dit-elle. On dirait qu’elle demande pardon au miroir.

   Il m’observe comme un phénomène météorologique ou une réaction chimique, un précipité dans un tube à essai. Au début j’y voyais une marque d’attention extraordinaire, une preuve d’amour d’une intense et rare beauté : on confond beaucoup de choses avec l’amour. Maintenant j’ai compris et tout s’est brisé comme du verre à l’intérieur de moi. Tailladée, salie, idiote, j’ai offert mon âme au diable. Celui qui partage ma vie est un parasite qui se nourrit de moi dans un but unique : écrire. Et me faire devenir un personnage de roman. Il n’y a d’ailleurs jamais eu que moi dans ses livres. J’y suis non seulement l’héroïne – la figure principale et sublime – mais aussi les paysages, la respiration, l’espace-temps, la poésie. Toutes les sensations décrites dans son œuvre, je les ai éprouvées dans mon corps. Toutes les répliques de ses dialogues ont été travaillées dans ma bouche, ciselées entre mes dents. Lui se contente juste de les transcrire mot pour mot, le plus fidèlement possible. C’est là son seul talent finalement : me copier. Me recopier. Colorier mon sang pour en faire de l’encre. C’est pour ça qu’il me retient prisonnière de force dans le sous-sol de notre hôtel particulier. Pour faire taire le Réel. Et comme personne ne s’inquiète de ma disparition, je commence à douter de mon existence. Et j’ai peur. Peur qu’un jour il arrête d’écrire. Et de disparaître sans même que quelqu’un puisse porter plainte pour meurtre.

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